This is an article on LNV from a French magazine called “Best” (I think). Any errors are probably mine, please send any corrections to me.

Dès la rèception du faire-part de naissance des Négresses Vertes, l’Europe et l’Amèrique s’enflamment pour ce groupe né de l’alternatif et propulsé par un destin sans pareil vers un succès médiatique inédit.


Rude affaire pour les p’tits gars de Paris!


Une goutte de sang coule sur le menton du vieux, mélangée à ses larmes amères, sur les genoux son petit caniche aux pattes écrasées par le chauffard en voiture qu’injurient en wolof les deux femmes en boubou. Le patron du café s’en mèle. Ecrasé de chaleur estivale, ce coin de rue du dixneuvièrne connait une de ses effervescences coutumières, cis en langages divers, mouvements et imprations. En terrasse, cloué par le malheur, le retraité pleure la souffrance de son petit compagnon à polls, derrière le bar, le patron arabe clame haut et fort qu’il est raciste, Djemilah et sa copine aux pupilles trop grandes font d’incessantes allées et venues, entre la rue et les chiottes, des chômeurs s’acharnent sur le flip, un vieux pas très net été déposé là des le matin pour ne pas encombrer la maison, et ses petits-enfants viennent de temps en temps vérifier qu’il est bien sage. Au milleu de ce décor familier, Helno fait le chef d’orchestre, clamant haut à la ronde ses points de vue sur chaque conversation, hélant le chaland, aipaguant de la voix et du geste le Pékin qui passe, dodelinant et magnifique, fier pilier de café, qui en connaît toute la vie, empereur du zinc, hérauit du Picon-bière et des brèves de comptoirs.

Helno, pouvez pas le rater, c’est le chanteur des Négresses Vertes. Une tronche cousine de celle de son héros et frère de sang Shane McGowan, un poulbot dans la plus belle tradition, rossignol de barrières, apache transporté dans l’áge bionique, sans qu’il soit le moins du monde affecté par ce voyage dans le temps. On verrait bien Helno donner la réplique à Gabin ou Caratte; si le cinéma français aujourd’hui avait un peu plus de sang, s’il avait un peu plus de sang, s’il avait autre chose à proposer que le Grand Vide Bleu, helno ferait du cinoche. Mais Duviver et Carné ne sont plus derrière les caméras, alors Helno fait le chanteur, dans un groupe à la mode, maigré lul.

Le Négresses Vertes n’ont certes pas encore vendu des tonnes de disques, ici ou ailleurs, mais par un coup de baguette magique du destin, ils se sont vu couvrir de louanges en Angleterre, puis en France, puis un peu partout. Jusqu’à ce contrat mirobolant que vient de leur offrir Sire, le label de Madonna, des Talking Heads, pour sortir leur disque aux Amériques, et les aider à y tourner dans des conditions very favorables.

Quelque chose comme le grand rêve doré, déposé dans la besace d’un jeune groupe né de la scene alternative, et bien loin de s’imaginer que le monde anglo-saxon allait lui faire pareil accueil!

A la base, on est une bande de copains, qui se sont connus dans le rock alternatif parisien. Vive L’Action, Lucrate Milk, Les Maîtres, Bérurier Noir, l’association Art Béton, on tournait tous là-dedans. Il y a eu ce concert avec tous ces groupes, et on était six des futurs Négresses Vertes á se retrouver à faire la fête et à déconner ensemble. Ce qui nous rapprochait, c’était ce sens partagé du fun et de la fête. Puis on s’est un peu perdu de vue, moi je tournais avec les Bérus, Mellino est reparti dans le sud faire des filets de pêche, puisque c’est son métier, les autres sont partis faire du cirque avec les Zingaro, mais on restait en contract par le biais des PTT, le bonheur, c’est simple comme un coup de fil, ou une carte postale... On se retrouvait souvent, pour un weed-end, ou quelque temps à Nimes, voir les copains du cirque. Et on se disait qu’il fallait qu’on fasse un truc ensemble; au début, on avait plutôt l’idée d’un spectacle de rue. On a des gueules, un sans de l’humour, de la goualante. Ou aurait monté un truc, pour jouer sur le parvis de Beaubourg, ce genre-là. Mais c’était long à travailler, on a commencé à chanter ensemble, simplement, et le groupe est né, un groupe de java soul, qul mélangerait toutes nos influences.

naturaliste


Moi, ce que je faisais avec les Bérus, ca me limitait un peu, je voulais chanter, écrire des paroles. On était tous là avec nos goûts: rock, punk, hard, go go, musette, flamenco. Cette musique qu’on fait, finalement, c’est celle qu’on aime, mais on ne savait pas qu’on était capables de la faire! On a d’emarré électrique, en cherchant, on n’est pas musiciens au départ, et moi je n’avais jamais chanté. Comme on n’avait pas de blé pour les locaux de répètes, on jouait souvent dans les parcs, à La Villette, ou en appartement, donc acoustique. Et on s’est apercu que nos racines, c’était ca. En plus on apportait un son nouveau, un truc qui nous est propre, et c’est ça qui compte.

Achille, le végétarien qui se fait bouffer, Orane, la petite Provencale déshéritée, Zobi la Mouche, l’énervant insecte urbain, Marcelle Ratafia, la madonne de la mafia, Paolo le pécheur, l’homme des marais, le jeune Albert, le répertoire des Négresses est une gallerie de personnages truculents et de situations corrollaires, un vrai film populaire dans lequel chaque histoire, chaque personnage, fait de sa vie une aventure, suivant les plus purs préceptes naturalistes. Cette science innèe de tracer des destins, d’un bout de stylo sur la nappe d’un café, Helno l’hérite, naïvement, des grands anciens de la chanson française, réaliste, populaire et immuable. De Damia la déchue au Fou Chantant, de mayol le fanfaron à Piaf la reine blafarde, c’est une école, une tradition, qu’on retrouve vibrante dans les chason-nettes des Négresses Vertes.

C’est comme la musique, il était important d’avoir une identité. Même si ca peut te rappeler Darnia, ou les chansons d’avant-guerre, ou Trenet, un esprit comma ca. Moi je n’ai pas envie de chanter le même chose que les groupes alternatifs, je ne voulais pas écrire des paroles comme celles des Bérus ou de Parabellum, qui sont par ailleurs de très bons paroliers. La chanson française, bien sûr que ça me touche, depuis longtemps. C’est vrai, j’adore Damia. Quand j’étais môme, j’étais très mauvais à l’école, et un jour j’avais cette récitée à mon père, après avoir sué pour m’en dépêtrer, ce truc était une vrai merde, et mon père m’a dit: fils, laisse tomber ça, t’auras un zéro, mais je vais te faire écouter un truc qui t’apporteras plus, et il m’a mis Brel sur le tourne-disque.

missionaires


Quand l’album «Mlah» est sorti par ici, il n’a pas fait de vagues. Succès d’estime, critiques élogieuses, groupe prometteur, les Négresses étaient si jeunes, on s’est dit qu’on avait bien le temps de les laisser mûrir. Mais en quelques mois, alors qu’il n’avait rien vu venir, le pays des Négresses s’est apercu que pour la première fois, un de ses groupes se taillait à la machette une réputation en or outre-Manche. Parce que le coup de «l’exportation», on nous l’a déjà fait. Téléphone, Mitsouko, Daho, etc., tout le monde peut remplir une salle moyenne à Londres ou à New York avec la colonie française en mai de souvenir du pays. Or, ce qu’ont fait là-bas les Négresses est inédit. Un succès médiatique sans précédent, des articles louangeurs dans toute la presse spécialisée, qui n’a pas la réputation d’être tendre avec les grenouilles, des concerts sold out, une signature sur le label de danse de vogue, Rythm King, le fer de lance de la vague House, avec au bout du compte une invitation à jouer au festival de Reading, un honneur jamais accordé jusqu’alors à des Français. Dans la foulée, toute l’Europe s’enflamme pour les Négresses, et voilà que les USA se manifestent en leur offrant un contrat comme en rêvent tous les Européens. C’est la Négresse mania, et cela toujours sans réussir à s’imposer sur le marché des vendeurs confortables.

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On est des précurseurs, on ne s’y attendait pas évidemment. On fait de la chanson française actuelle, on est ce qu’est Paris aujourd’hui. Moi j’habite la rue là, quand je vais dans les cafés dans le quartier, j’entends pas le top 50, mais de là musique arabe ou congolaise. Je suis né à Paris, mais on n’est pas beaucoup comme ça, c’est le grand mélange culturel, dans les quartiers pauvres, chacun vient d’ailleurs et apporte sa musique avec lui. Mais ça, à l’étranger, ils ne peuvent pas le savoir, ce qu’ils apprécient, c’est notre côté vivant, les rythmes latins. La House, c’est pas vivant.

On a des choses nouvelles à leur apporter. En Angleterre on a essayé d’éviter les endroits trop branchés, la clientèle qui lit The Face, etc. On a investi les petits clubs, et on a vu que ça marchait mieux que dans les endroits chics. Quand on a rempli les 2200 places du Town & Country, c’était pas que des branchés, pas comme au Palace où on a joué avec des pieces à 100 balles, moi mes copains ils sont pas venus, j’avais pas les moyens de les inviter! En Angleterre on a dépassé le cap du truc à la mode, et si on l’a été, fuck off, nous on est réel, on est pas des branchés.

L’Amérique, ça va être un autre pari, Edith Piaf y a fait un tabac, et depuis personne. La proposition de Sire est intéressante, il faut exporter notre musique. Les Gipsy Kings viennent de faire un gros truc là-bas, c’est certain qu’on en bénéficie, et si aux ont marché, pourquoi pas nous , même si on est très différent.

On est un groupe très jeune, pas encore deux années d’existence. Ça a été très vite pour nous, on n’a pas galéré, on est obligé depuis le départ de tout maitriser. C’est un miracle ce qui nous est arrivé. Au bout d’un an on avait un contrat en Angleterre et tous les médias empressés. On a toujours fait attention où on mettait les pieds. On a choisis de signèr chez Off The Track, un indépendant, alors que les majors nous faisaient des propositions.

La manche


Les succès, la gloire, les courtisans, l’argent, c’est comme une météo de chance imperturbable qui pleut sur les gamins swingants des bords du canal de l’Ourcq.

Confronté à l’argent, je le suis depuis tout môme, vu que je n’en ai jamais eu! On est douze dans le groupe, on va partager l’avance en parts égales, on gagne tous pareil, on est démocratiques et égalitaires, même si ce n’est pas facile de gérer un groupe aussi nombreux. On a un avoct, un éditeur, et puis Mathieu Canavese, laccordéoniste, qui est pointu dans toutes ces questions légales. Et puis pour les tournées, on a un road manager, qui est plutôt un genre de moniteur de centre aéré, juste ce qu’il nous faut. On ne va pas se solder à un manager.

Il y a chez les Négresses une candeur, une innocence qui devrait faire leur force. A l’heure où le monde entier semble vouloir les croquer, il va leur falloir résister à toute les pressions, toutes les aventures dangereuses d’un groupe confronté au succès.

Les Négresses, perdre leur nature? Vous rigolez!

Douze pays sortent le disque, avec l’Europe, le Japon, l’Australie. C’est excitant de voir le monde, même si Paris c’est ma ville, mes racines, j’en ai besoin, c’est mon inspiration. Hier j’ai rencontré ce type qui avait tout l’air d’un cludo, avec le litron et tout. Il faisait la manche, je lui donne une clope paarce que j’avais pas de monnale, et en cinq minutes on est devenus potes. On a passé cinq heures dans un bistrot, c’est un bluesman, un black de La Réunion, qui a vécu plein de galères, on a chanté des heures, il m’accompagnait à l’harmonica, et la où c’était formidable, c’est quand j’ai fait une adaptation blues de «Voilà l’Été», il me fait «Ah, tu connais les Négresses Vertes»!

Ça c’est la vie, c’est Paris, moi j’ai envie de descendre avec lui dans le métro faire la manche, j’ai envie de le revoir, il est même un peu plus alcoolique que moi encore! C’est ça une vie de chanteur pour moi, c’est ca les Négresses Vertes, avant tout on a commencé à jouer dans les cours et dans le métro, et on a besoin de temps en temps d’y redescendre chanter pour les gens. C’est vivant. La gloire, les médias, ça ne nous fait pas peur, parce que je sais que si ça nous prend trop la tête, on peut descendre n’importe quand dans le métro et trouver un type avec qui chanter et boire un coup.

Jean-Eric PERRIN